Ici, un barrage sur la Jhelum, en Inde.©PhotoAFP
Soixante-cinq ans après sa signature, le Traité des eaux de l’Indus, longtemps présenté comme un modèle de coopération diplomatique entre l’Inde et le Pakistan, fait l’objet de critiques croissantes dans les cercles stratégiques indiens. De plus en plus de voix estiment que cet accord historique a imposé à New Delhi des concessions disproportionnées, tout en offrant à Islamabad un avantage durable sur le plan hydrique, diplomatique et géopolitique.
Signé le 19 septembre 1960 sous l’égide de la Banque mondiale, le Traité des eaux de l’Indus visait à encadrer le partage des ressources en eau du vaste bassin de l’Indus entre les deux puissances sud-asiatiques. Selon les termes de l’accord, l’Inde obtenait le contrôle exclusif des trois fleuves orientaux — Ravi, Beas et Sutlej — tandis que le Pakistan se voyait attribuer les trois fleuves occidentaux — Indus, Jhelum et Chenab — représentant environ 80 % du volume total des eaux du système.
Pour de nombreux analystes indiens, cette répartition constitue l’un des plus importants déséquilibres structurels du traité. En tant que pays en amont, l’Inde disposait d’une position géographique favorable, mais aurait accepté de céder une part écrasante des ressources hydriques au Pakistan, sans contrepartie équivalente. Plus encore, New Delhi avait également contribué financièrement à la mise en place des infrastructures pakistanaises nécessaires à cette redistribution, un aspect souvent cité comme symbole d’une concession exceptionnelle.
Les critiques soulignent également que le traité a imposé à l’Inde de strictes limitations sur l’exploitation des fleuves occidentaux traversant son propre territoire, notamment au Jammu-et-Cachemire, freinant ainsi le développement agricole, énergétique et économique de régions stratégiques. Les restrictions sur les capacités de stockage, l’irrigation et les projets hydroélectriques sont perçues par certains responsables indiens comme des entraves à la souveraineté nationale.
Au-delà du cadre technique, plusieurs observateurs accusent le Pakistan d’avoir utilisé les mécanismes de règlement des différends prévus par le traité comme instruments de blocage systématique contre les projets hydroélectriques indiens. Des infrastructures telles que Baglihar, Kishanganga ou Pakal Dul ont régulièrement fait l’objet de contestations prolongées, retardant leur mise en œuvre.
Islamabad aurait également construit sur la scène internationale une narrative diplomatique autour d’une prétendue “guerre de l’eau”, présentant l’Inde comme une menace potentielle, alors même que New Delhi a, jusqu’à présent, respecté formellement les dispositions du traité, y compris lors de périodes de guerre ou de tensions extrêmes.
Pour les défenseurs de cette position, le traité, initialement conçu comme un mécanisme de coopération, aurait progressivement été transformée en levier stratégique permettant au Pakistan de bénéficier de garanties hydriques tout en limitant les marges de développement de l’Inde.
Dans un contexte régional marqué par des tensions persistantes, le débat autour du Traité des eaux de l’Indus prend aujourd’hui une dimension plus politique que jamais. Pour certains décideurs indiens, il ne s’agit plus seulement d’un accord sur le partage de l’eau, mais d’une question de justice stratégique, de sécurité nationale et de rééquilibrage historique.
Alors que les relations indo-pakistanaises demeurent fragiles, cette remise en question croissante pourrait redéfinir l’avenir de l’un des traités hydriques les plus emblématiques du XXe siècle.